La compagnie du Canal de Suez

Couverture de La compagnie du canal de Suez , Une concession française en Egypte 1888-1956

L’ouvrage, issu de la thèse de doctorat d’histoire de C. Piquet soutenue en 2006, comprend trois parties. La première intitulée « Concession et Nation » traite de l’organisation administrative et financière de la compagnie, de ses relations avec l’État égyptien sous domination anglaise puis souverain, la deuxième « Un modèle français d’organisation du travail outre-mer » s’intéresse à la gestion du personnel et plus spécifiquement à la genèse des mouvements ouvriers d’abord anarchistes puis nationalistes. La troisième partie « Ancrages et héritages » aborde la question de la vie sociale sur le domaine de la Cie à travers l’étude de son patrimoine bâti, de ses œuvres sociales, de ses rivalités avec les puissances étrangères. La compagnie y est présentée dans son rôle d’acteur régional. 


La troisième partie est celle qui intéresse le plus directement le projet Isthme du moins dans sa dimension « histoire urbaine ». Le fonctionnement administratif des villes et notamment les différences entre domaine commun et domaine concédé y sont décrites de façon précise (p. 411-417). On apprend ainsi que dans le domaine commun, la Cie conserve un droit de contrôle sur les constructions projetées en soumettant « un formulaire aux consignes très précises » aux acquéreurs de parcelles (p. 428), que son influence sur les choix en matière d’urbanisme s’exerce aussi sur les assemblées mixtes (Cie/Gouv. égyptien) où les questions des choix architecturaux ne sont toutefois jamais abordées (p. 430). L’ouvrage contient aussi une analyse détaillée de la création du lotissement de Port-Fouad sur la rive Asie de Port-Saïd (qui avait déjà fait l’objet d’un précédent article en 2002) et plus globalement de la politique du logement sur le domaine concédé (rapport de 1944). C. Piquet observe également la montée entre les deux guerres mondiales des tensions entre le pouvoir fasciste italien et les autres puissances européennes, tensions qui s’expriment notamment dans l’espace urbain à travers la question de l’implantation des écoles religieuses ou celle des maisons du peuple destinées à servir la propagande fasciste. 
L’étude du bâti s’appuie presque exclusivement sur les archives françaises de la Cie conservées à Roubaix. On ne trouve donc presqu’aucune information sur les constructions situées dans le domaine commun, à l’exception de quelques constructions de la communauté italienne (données recueillies dans les archives des frères de l’instruction chrétienne à Rome). Les sources consultées au Caire (archives nationales égyptiennes, fonds Maslahat el-Sharikat) n’apportent pas de données sur les questions architecturales : les assemblées mixtes n’en discutaient apparemment pas (p. 430). La deuxième partie consacrée à l’étude de l’organisation du personnel au sein de la compagnie apporte également des clés de compréhension de l’espace urbain. On apprend ainsi qu’il existe deux types d’ouvriers : les ouvriers de la compagnie ou « inscrits au cadre » et les « ouvriers du tâcheron ou de l’entrepreneur » qui sont « non inscrits au cadre » (ce qui pourrait correspondre à la définition actuelle des ouvriers des sous–traitants). Seuls les ouvriers du cadre sont logés par la compagnie. Or, il s’avère que les Égyptiens sont pour la plupart des ouvriers non inscrits du moins jusqu’à la première guerre mondiale. On comprend ainsi beaucoup mieux pourquoi la compagnie ne possède peu ou pas d’immeubles dans les quartiers indigènes de Port-Saïd ou Ismaïlia. 
C. P.

Piquet, Caroline, La compagnie du canal de Suez , Une concession française en Egypte 1888-1956, Paris : Presses universitaires de la Sorbonne, 2008